Article publié
dans le journal LE MONDE
Reportage Rigoberta
Menchu mène campagne en terre maya
LE MONDE | 07.09.07 | SANTO DOMINGO
XENACOJ (GUATEMALA) ENVOYÉ SPÉCIAL
Septembre 2007
Jean-Michel Caroit Article paru dans
l'édition du 08.09.07
Sur la place du village, la remorque
d'un vieux camion fait office de podium.
A la veille des élections générales
du dimanche 9 septembre au Guatemala,
Rigoberta Menchu poursuit sa campagne
en terre maya.

"Voici la femme du Guatemala la plus
connue au monde, la première femme
indigène candidate à la présidence
en Amérique latine", lance Mario Aquino,
candidat du mouvement indigène Pot
à la mairie de Santo Domingo Xenacoj.
La place s'est remplie : des jeunes,
des hommes aux visages ravinés par
les travaux des champs, mais surtout
beaucoup de femmes vêtues dehuipiles,
les habits traditionnels multicolores.
"Grâce à vous, nous allons faire
mentir les sondages, car nous avons
les mains propres et ne sommes pas
compromis avec le passé", déclare
Rigoberta Menchu. Le passé, c'est
la guerre civile (1960-1996) qui a
fait plus de 200 000 morts, pour la
plupart des Indiens, dont plusieurs
membres de la famille Menchu. Sa lutte
en faveur des Mayas a été récompensée
par le prix Nobel de la paix en 1992.
Selon les sondages, elle arrive en
cinquième position avec moins de 5
% des intentions de vote dans ce pays
où les Mayas sont majoritaires.
Rigoberta Menchu fustige ses adversaires,"des
politiciens aux financements douteux
qui négocient avec la misère du peuple"."S'ils
vous donnent des poulets ou des téléphones
portables, prenez-les, mais ne votez
pas pour eux", conseille-t-elle."Nous
n'avons pas d'argent pour passer à
la télévision", dit-elle en se dirigeant
vers une maison où on l'attend pour
partager un frugal bouillon et des
galettes de maïs. "Il faut se méfier
des sondages. Beaucoup de Guatémaltèques
ne disent pas pour qui ils vont voter.
Il y a encore plus de 30 % d'indécis",
relève Fernando Montenegro, un chef
d'entrepriseladino(métis) qui se présente
à la vice-présidence avec Rigoberta
Menchu."Il y a vingt-deux ethnies
mayas, chacune peut avoir ses préférences
politiques. L'important, c'est que
pour la première fois, nous offrons
une option plurielle dans ce pays
multiethnique divisé depuis tant d'années
par l'exclusion", dit-il.
"LUTTER CONTRE LE CRIME ORGANISÉ"

Etudiant à la Sorbonne, Vincent
Simon consacre ses vacances à la campagne
de Rigoberta Menchu."Elle doit affronter
le racisme et le machisme de la société
guatémaltèque, observe-t-il.Elle est
la cible d'une campagne virulente,
affirmant qu'elle va supprimer les
églises et exproprier les grands propriétaires
terriens. On la compare aux présidents
vénézuélien Hugo Chavez et bolivien
Evo Morales, alors que son programme
et les gens qui l'entourent sont modérés."
Sept candidats et militants qui soutenaient
sa candidature ont été assassinés
pendant la campagne. "Quel que soit
le vainqueur, il ne sera pas facile
de gouverner le Guatemala, affirme
Rigoberta Menchu au Monde. L'extrême
pauvreté peut provoquer des explosions
sociales. Sans consensus entre l'exécutif,
le législatif et le judiciaire, il
sera très difficile de lutter contre
le crime organisé qui a pénétré l'Etat."Elle
ne se fait pas d'illusions sur ses
chances de l'emporter."Le "phénomène
Menchu", comme beaucoup l'appellent,
a permis pour la première fois la
participation de nombreux frères mayas
aux joutes électorales, souligne-t-elle.Lorsque
j'ai présenté ma candidature, les
partis se sont précipités vers les
dirigeants indigènes pour les recruter.
L'important est qu'il y ait plus d'élus
indigènes, peu importent leurs étiquettes,
et que nous commencions à exercer
le pouvoir." Vise-t-elle les élections
de 2012, une année importante dans
la cosmogonie maya ?"Il appartiendra
aux compagnons d'en décider, répond-elle.Je
consulterai aussi les guides spirituels
mayas. Une chose est sûre : je vais
me consacrer à la lutte politique
jusqu'à la fin de ma vie."
Photos SIPA PRESS
Laurent Chamussy