Club Quetzal
38 avenue du docteur Labrit
40 000 Mont de Marsan

clubquetzal@hotmail.com

ENQUÊTE

Qui assassine des femmes au Guatemala ?

LE MONDE | 17.12.04 | Abonnez-vous au Monde.fr

Depuis janvier, plus de 450 femmes de tous âges et de toutes catégories sociales ont été assassinées, dans ce petit pays miné par la misère. Par des bandes de jeunes criminels ? Leurs proches ? Ou la police ?
"Un soir, je me suis trouvée en face de trois hommes qui, sans rien dire, m'ont tiré dessus, raconte Imelda, 21 ans, en serrant contre elle sa petite fille. J'ai reçu cinq balles dans les jambes, mais j'ai eu de la chance, je marche à nouveau." Imelda connaît sans doute les tireurs, mais elle n'en dira rien. Au foyer Solo Para Mujeres, qui constitue un havre paisible pour les jeunes à la dérive, près de la gare routière Terminale, au cœur de la capitale Guatemala Ciudad, l'histoire d'Imelda n'a rien d'exceptionnel. Voilà quelques semaines, une autre pensionnaire, Ester, 16 ans, a été retrouvée, un matin, lapidée à coups de parpaings.

En feuilletant le registre du foyer où, depuis trois ans, 246 adolescentes ou jeunes femmes ont été hébergées, Anna Veronica de Léon, la gestionnaire, fait le terrible inventaire de celles qui sont mortes : près d'un tiers, dont il ne reste souvent qu'une photographie. Presque toutes avaient fui leur famille, comme cette gamine de 14 ans, violée par son père et devenue héroïnomane. Certaines ont été emportées par le sida ou la drogue, mais la plupart d'entre elles ont été abattues ou poignardées. "Nous avons un budget pour les enterrements afin de leur éviter la fosse commune", précise Anne Pascal, présidente de l'association Les Trois Quarts du monde, qui finance le foyer. En sillonnant le quartier de Terminale, on comprend vite d'où viennent et dans quoi replongent trop souvent les pensionnaires. Il leur faut résister aux proxénètes qui hantent les infâmes "bars montants", mais aussi aux trafiquants qui, pour alimenter le marché de l'adoption, n'hésitent pas à acheter, voire à enlever, des bébés.

Si elle n'est pas partout aussi palpable que dans ce cloaque poisseux, la violence contre les femmes sévit dans tout le Guatemala. En toile de fond, la misère et la décomposition sociale de ce petit pays d'Amérique centrale de 11,5 millions d'habitants, ravagé par trente-six ans d'une guerre civile (1960-1996) qui a fait quelque 200 000 disparus et où l'on n'en finit plus d'exhumer des charniers.

Sur la plaza de la Constitucion, le rassemblement pour la Journée internationale de la non-violence contre les femmes n'a pourtant pas attiré la foule pour proclamer "Le silence tue" ou crier "Justicia !" Mais le petit autel enveloppé de volutes de copal sur lequel des fleurs et des fruits entourent les portraits de quelques martyres - Clara, Gabriella, Sara ou Johanna - a été dressé devant la cathédrale et non pas devant le Palais national. Comme si on s'en remettait davantage au ciel qu'au gouvernement pour remédier au fléau.

L'insécurité profite aux officines. A l'autre bout de la plaza, un bureau de recrutement a été ouvert par une "société de sécurité internationale". A condition d'avoir entre 18 et 40 ans et de mesurer plus d'un mètre soixante (ce qui exclut les Mayas, de petite taille), les candidats à l'embauche peuvent espérer un salaire de 1 300 quetzales (130 euros), nourris, logés.

Devant chaque magasin, des vigiles armés de fusils à pompe montent la garde et les plus petites épiceries se sont claquemurées derrière des grilles d'infortune. Dès la nuit tombée, la circulation devient périlleuse dans les "zones" 3, 6, 7 et 18, mais aussi dans le centre, désert après la fermeture des administrations et des échoppes de trottoir. Les taxis verrouillent leurs portières et évitent de s'arrêter. Au-delà des coups de feu, on y redoute les enlèvements "minute": les occupants d'une voiture sont happés et, dans le meilleur des cas, libérés après le versement d'une rançon par la famille, contactée par téléphone et qui ose rarement déposer plainte.

Chaque matin, les quotidiens Siglo veintuno et El Periodico recensent les homicides de la veille, en indiquant par des dessins s'il s'agit de meurtres par arme à feu, arme blanche ou lapidation et en publiant des courbes statistiques. Cela ressemble aux cours de la Bourse, mais il s'agit plutôt du cours de la vie. En chute libre. Singulièrement, la violence "féminicide" ne cesse de s'amplifier : depuis janvier, plus de 450 femmes ont été assassinées et, sur cinq ans, on peut dénombrer 1 400 victimes.

Afin de mettre des visages sur ces chiffres, El Periodico a publié les photos de 77 victimes de 2004. De Gladys Estela, 14 ans, poignardée en plein cœur, à Romelia, 65 ans, tuée de quatre balles, en passant par Manuela, 19 ans, violée et tuée avec son bébé de 8 mois ; Carol, 28 ans, abattue dans un MacDo par son ex-compagnon ; Anna Fidelina, 20 ans, mère de deux enfants, lapidée à Poptun ; Blanca Estella, 22 ans, criblée de balles au huitième mois de sa grossesse ; Rosa Lourdes, violée et étranglée à 24 ans, ou encore Claudia Lucia, 20 ans, étudiante en architecture, séquestrée et fusillée... Cette poignante série de portraits illustre une tragédie accentuée par l'impéritie des pouvoirs publics.

Contrairement à la vague de crimes commis à Ciudad Juarez, ville du Mexique frontalière des Etats-Unis, où quelque 400 jeunes ouvrières ont été assassinées ces dix dernières années, il n'y a pas, au Guatemala, de typologie des victimes. On trouve parmi elles une majorité de femmes au foyer, des employés de la confection, quelques ouvrières et des étudiantes, mais sur la plupart des fiches de police leur occupation reste "indéterminée". Il s'agit majoritairement de femmes jeunes : 56 % étaient âgées de 2 à 30 ans.

Quant aux meurtriers, les premiers accusés sont les maras. "Ce sont des bandes de quartiers que les jeunes les plus pauvres intègrent dès 12 ans afin de se sentir protégés et respectés, explique le docteur Sergio Fernando Morales, procurador des droits humains, une sorte de médiateur qui n'a qu'une autorité morale. Les maras ont toujours existé mais, de la délinquance, elles sont passées au crime."

Le procurador attribue cette escalade à un phénomène de réimportation. "A l'instar des jeunes défavorisés de toute l'Amérique centrale, beaucoup de Guatémaltèques sont passés clandestinement aux Etats-Unis pour s'établir à Los Angeles. Là, au contact des gangs de jeunes Blacks, les délinquants latinos ont adopté des comportements d'une violence extrême. La police californienne a réagi, et chaque arrestation est suivie d'une expulsion. Ce sont ainsi des "professionnels" qui se sont réimplantés dans la capitale ou dans les régions d'Escuintla, Alta Verapaz, Quetzaltenango et Izabal. Ils disposent d'armes sophistiquées, grenades, fusils d'assaut AK 47 ou AR 15 et abattent tous ceux qui tentent de leur résister, notamment lorsqu'ils prennent un bus d'assaut."

On compterait plus de 90 maras regroupant 10 000 mareros dans la capitale et près de 400 dans le pays, parmi lesquelles la "Salvetrucha" (créée par des Salvadoriens), la "18 Street" et "Los Rockeros". Les mareros sont impitoyables lorsqu'il s'agit de défendre leur territoire ou leurs compagnes, considérées comme leurs "choses". Une jeune fille quittant un marero est condamnée. Le meurtre d'une femme pourrait aussi faire partie des rites initiatiques imposés aux impétrants des maras. Le fait que des tortures et des actes de barbarie s'ajoutent souvent aux meurtres - viol, tête coupée, mutilations diverses - laisse également envisager l'existence de pratiques satanistes.

"Je crois plutôt à une stratégie de la terreur qui vise à tétaniser la population, analyse le docteur Morales. Cette peur généralisée, renforcée par un scénario d'impunité, profite aux narcotrafiquants, dont le Guatemala est la plaque tournante." Habitués à vivre dans le danger, les Guatémaltèques ne se sont pas aguerris. "Si vous êtes attaqué dans la rue, personne ne vous viendra en aide et ne voudra, ensuite, témoigner, se désespère le docteur Morales. Dans certains villages, on a vu des parents dont la fille avait été tuée refuser de désigner les meurtriers, qu'ils croisaient régulièrement."

"Les mareras existent aussi, note Carlos Arasola, chef du bureau de l'agence de presse EFE, mais, lorsque l'une d'entre elles est victime d'un règlement de comptes, elle ne passe pas inaperçue : une fille avec des tatouages est cataloguée marera."

"Cette année, sur les centaines de femmes tuées, deux seulement avaient des antécédents judiciaires", précise Anabella Noriega, défenseure de la femme auprès du procurador des droits humains, en insistant sur le fait que "la vie des femmes vaut ici moins que rien" et que "le nouveau gouvernement d'Oscar Berger n'a pas la volonté politique de faire progresser leurs droits".

Alors que les autorités la minimisent, la violence intrafamiliale est sans doute la cause de la moitié des meurtres de femmes et se heurte à la passivité de la police et de la justice - les rares magistrats faisant preuve de pugnacité face aux crimes l'ont payé de leur vie ou de leur exil. Selon les services du Procurador, 81 % des meurtres de femmes restent impunis.

La violence omniprésente est aussi une séquelle de la guerre. Beaucoup des Patrouilles d'autodéfense civile, créées en enrôlant des villageois contre la guérilla, n'ont pas rendu leurs armes et prétendent conserver leurs prérogatives. Plus grave, les organisations de défense des droits de l'homme estiment que la police est impliquée dans de nombreux meurtres opérés selon des techniques professionnelles.

On parle d'exécutions "extrajudiciaires" à propos de ces actes qui peuvent viser des prostituées ou des droguées et font songer à un "nettoyage social". Les pistes sont évidemment brouillées mais, sur 61 dossiers analysés par les services du procurador, la participation de policiers a pu être établie dans quatre cas. La corruption qui galope dans toutes les sphères touche d'abord la police, "totalement infiltrée", selon le docteur Morales.

Alors qu'on estime à 2 millions le nombre d'armes à feu en circulation, le Guatemala ne compte que 20 000 policiers, dont 5 000 dans la capitale. Trois cents "ripoux" viennent d'être licenciés, mais ces épurations ne règlent pas tout. "Compte tenu de la précarité de leur emploi, tous les moyens sont bons aux policiers pour s'en mettre plein les poches, témoigne le responsable d'une association. Lâchés dans la nature, certains se recyclent en attaquant des banques ou des particuliers", ajoute le procurador.

Au siège de la police nationale civile (PNC), un palais baroque au carrelage ciré, Oscar Pivaral, son porte-parole, paraît serein. Il vient pourtant de publier un communiqué à propos d'un massacre commis dans le département d'Izabal, aux confins du Honduras. Bilan : quatre morts, dont une femme et une fillette. Bien que l'attaque d'une ferme ait été perpétrée par des hommes en uniformes bleus balançant des grenades à fragmentation, la PNC a déjà conclu à "des vengeances personnelles pour des problèmes de terres...". Peut-on croire M. Pivaral lorsqu'il impute les meurtres de femmes aux maras "à 80 %" ?

Il faut monter sous les combles de la PNC pour dénicher la petite section des homicides contre les femmes, créée en avril. Dans la vaste pièce équipée de trois vieux ordinateurs, l'activité semble se limiter à l'archivage. René Salazar, chef de cette section, est peu causant. En insinuant que la difficulté des enquêtes tient notamment au fait que "les corps sont le plus souvent retrouvés loin de leur résidence, dans des terrains vagues ou des décharges", il n'hésite cependant pas à prétendre que "85 % des meurtres de femmes sont élucidés".

"Dans une société terriblement machiste, la violence faite aux femmes commence par le refus des droits comme l'accès à la santé ou au travail, s'enflamme Mirna Oliva, militante féministe du mouvement La Cuerda. Les indigènes (les Mayas représentent 43 % de la population) sont les plus touchées puisqu'elles subissent une triple discrimination : du sexe, de la race et de la pauvreté. Sous la pression de l'Eglise, dont l'influence s'érode au profit du Mouvement évangéliste, ultraréactionnaire, qui déplace des foules énormes et s'enrichit à un rythme vertigineux, l'avortement est toujours pénalisé, tandis que les abus sexuels restent impunis et que le code pénal est moyenâgeux. Un exemple : l'auteur d'un viol sur une mineure est relaxé s'il s'engage à épouser sa victime !" Saisis d'un projet de réforme depuis 2001, les membres du Congrès - comptant 12 femmes sur 158 élus - n'ont toujours pas légiféré.

Ce mercredi 24 novembre, justement, devant le Congrès, sous un dais, le Parlement des femmes (soutenu par plusieurs organisations internationales) célèbre sa première année d'existence en publiant un Livre blanc qui est remis à quelques députés, parfois embarrassés. Rolando Morales, président du Congrès, est venu prononcer des paroles réconfortantes, mais, symbole accablant, les discours, dignes et offensifs, des militantes - parmi lesquelles beaucoup de Mayas en huipiltraditionnel - se déroulent au pied des marches du Congrès, où elles ne seront admises que pour un "rafraîchissement".

Robert Belleret

• ARTICLE PARU DANS L'EDITION DU 18.12.04

 


Copyright © http://www.clubquetzal.com 2005 - Tous droits réservés -
Réalisation graphique WDesign SARL